« Des survivants traumatisés à Niagara » est le troisième thème de l’exposition virtuelle. On y raconte l’histoire d’un groupe d’immigrants irlandais qui a traversé l’Atlantique dans l’un des pires bateaux-cercueils du temps, depuis leur départ du grand domaine terrien de Strokestown, appartenant au Major Denis Mahon du comté de Roscommon en Irlande, jusque dans la région du Niagara, en Ontario. Deux de ces immigrants finiront par commettre des meurtres. La traversée de l’océan Atlantique, dans des conditions sanitaires déplorables, ainsi que le procès de Thomas Brennan pour les meurtres de compatriotes immigrants, ont fait l’objet de comptes rendus dans les journaux de l’époque. On pourra l’histoire de l’assassinat du Major Mahon en Irlande, fomenté par l’immigrant Andrew Connor, qui a fui Roscommon pour se retrouver à Port Robinson, en Ontario.
Le professeur Mark McGowan rappelle l’histoire de l’immigrant de la Famine Thomas Brennan, de Strokestown, et des circonstances qui l’ont mené à tuer des compatriotes à Niagara.
Les immigrants de la Famine de
Strokestown et le Major Denis Mahon
Le grand domaine terrien de Strokestown Park, appartenant au Major Denis Mahon, comté de Roscommon, a été l’un des endroits les plus affectés par la « Grande Faim » en Irlande, en 1847. Au mois d’août 1846, ses locataires du canton de Cloonahee ont envoyé une pétition lui exprimant leur désarroi : « Nos familles souffrent vraiment et on n’arrive plus à endurer leur détresse face au manque de nourriture. Nous n’avons plus de nourriture, nos pommes de terre sont pourries et nous n’avons pas de céréales. » Ce genre de pétitions constituent de rares documents d’archives : elles expriment tout le désarroi des plus pauvres en Irlande et ce, dans leurs propres mots. En guise de soutien, le Major Denis Mahon a payé la traversée de l’Atlantique pour 1 490 de ses locataires, en mai 1847. En réalité, aucun autre choix ne s’offrait vraiment aux Irlandais et aux Irlandaises. Accompagné par John Robinson, un huissier que Mahon avait embauché, les anciens locataires ont parcouru les 165 kilomètres les séparant de Dublin, en longeant le Royal Canal. À Dublin, ils ont d’abord embarqué sur des bateaux à vapeur en direction de Liverpool, en Angleterre, pour ensuite monter à bord de quatre transatlantiques – le Virginius, le Erin’s Queen, le Naomi et le John Munn.
La traversée des 1 490 personnes, depuis l’Irlande jusqu’au Canada, a été très pénible. Presque la moitié des passagers du Virginius et du Naomi sont morts à bord ou dans les baraques de fortune de Grosse-Île, à leur arrivée au Québec. Plusieurs des immigrants de Strokestown qui survécurent à la traversée ont décidé de se rendre dans la région du Niagara, à la recherche de travail au deuxième Canal Welland, alors en construction. Les nouvelles du nombre incroyable de morts à bord des bateaux-cercueils sont parvenues aux oreilles des résidents de Strokestown. La vie du Major Mahon était désormais en danger. Il fut d’ailleurs le premier des grands propriétaires terriens irlandais à être assassiné, le 2 novembre 1847. Les 1 490 immigrants qui ont été forcés de fuir le domaine de Strokestown Park sont aujourd’hui honorés par un mur commémoratif, fait en verre. Le National Famine Museum de l’Irlande prend maintenant place dans la maison anciennement occupée par le Major Mahon. En 2018, Frances Crowe y a tissé une tapisserie intitulée « Displaced », inspirée par ses visites au National Famine Museum, ainsi qu’à l’Ireland Park de Toronto. L’oeuvre compare le destin des immigrants de la Famine de Strokestown, en 1847, et celui des réfugiés syriens du 21e siècle.
La tapisserie de Frances Crowe, intitulée « Displaced » (2018) et inspirée par sa visite à l’Ireland Park
« Le ‘Trou Noir de Calcutta’ est une bénédiction
comparativement aux cales de ces bateaux »
Les 1 490 immigrants de Strokestown ont été durement éprouvés comme passagers dans certains des pires « bateaux-cercueils » les emmenant au Canada, en 1847. Selon le London Times du 17 septembre 1847 : « Le Virginius a pris la mer avec 496 passagers à son bord – 158 sont morts durant la traversée, 186 autres sont tombés malades et le reste des gens sont arrivés faibles et chancelants au Canada – le capitaine, les officiers et tout l’équipage sont aussi tombés malades. Le ‘Trou Noir de Calcutta’ est une bénédiction comparativement aux cales de ces bateaux. » Dans un article écrit à Kingston, daté du 10 août 1847 et reproduit largement, on indiquait que « sur l’ensemble de l’équipage du Virginius, seulement trois personnes ont pu s’en tirer, le capitaine et les officiers étant morts avec tous les autres et l’idée de le saborder et de le laisser couler a été envisagée sérieusement comme la seule façon d’éliminer l’infection. Il semble que tout le monde a abandonné le bateau à Grosse-Île. » C’était probablement une affirmation exagérée, mais il est toutefois clair que les conditions à bord du Virginius étaient tout simplement atroces.
Plus de soixante enfants, partis du grand domaine terrien de Strokestown, sont devenus orphelins une fois arrivés au Canada. D’autres ont été séparés de leurs parents, comme Patrick Cox qui a vu sa mère être emmenée au Canada-Ouest alors qu’il a dû rester à Grosse-Île. Le 27 septembre 1847, le Hamilton Gazette a cité sa maman qui disait « avoir extrêmement hâte de revoir son fils. Si quelqu’un de gentil, quelque part, détenait des informations sur lui, merci de bien vouloir communiquer avec elle. » On ne sait pas avec certitude si la mère et l’enfant ont été réunis. Deux veuves nommées Cox, parties de Strokestown en 1847, avaient un fils prénommé Patrick. L’un des deux est mort à Grosse-Île ; l’autre Patrick Cox figure dans le recensement de 1871, habitant à Hamilton avec sa mère. On ne peut qu’espérer que la maman qui disait « avoir extrêmement hâte » de revoir son fils a pu le retrouver.
Le professeur Mark McGowan à la recherche de Patrick Cox
Le National Famine Museum à Strokestown Park House
Le professeur Mark McGowan rappelle l’histoire des bateaux-cercueils de Strokestown
L’assassin Thomas Brennan, immigrant de la Famine
Plusieurs des immigrants partis de Strokestown ont trouvé du travail au Canal Welland, en élisant domicile dans la région du Niagara. Nombre d’entre eux ont été traumatisés par l’aventure de la traversée de l’Atlantique. L’un des immigrants les plus connus de Strokestown se nommait Thomas Brennan. Le 8 mai 1848, il a tué ses compatriotes immigrants Patrick et Mary O’Connor, en poussant aussi leur fils John en bas des falaises du Niagara, jusqu’au fond des gorges de la rivière. Il a été arrêté à Toronto en tentant de vendre l’une des « robes à carreaux » de Mary. La fille de Brennan a témoigné au procès de son père en affirmant « être allée se promener sur les rives de la rivière et avoir aperçu le corps d’un homme qu’elle croyait être celui de Patrick O’Connor… Le même jour, vers 14h00, un petit garçon de 4 ans a réussi à se rendre à la maison de Madame Margaret Hopkin à Queenston, bien que confus et en détresse physique et mentale ; l’un de ses petits bras était fracturé de l’épaule au coude et son visage, sa tête et des hanches étaient couverts d’ecchymoses et de bleus. Le lendemain, la fille de Brennan a tenté d’emmener le garçon, mais il n’a pas voulu, comme s’il était terrifié par elle. » (Globe, 27 septembre 1848). Thomas Brennan a été déclaré coupable des meurtres et pour la tentative de meurtre. Il a été pendu le 4 octobre 1848. En assassinant Patrick et Mary O’Connor, il a rajouté un autre orphelin à la longue liste d’orphelins irlandais vivant au Canada à ce moment-là.
Le jeune enfant est resté traumatisé par cette expérience. En 1871, John Connor a tenté désespérément de retrouver ses sœurs, restées en Irlande. Le 18 février 1871, il a publié une lettre de recherche dans le journal New York Irish American : « En 1847 ou 1848, Patrick O’Connor et sa femme Mary (nom de jeune fille inconnu), ainsi que leur fils John, alors âgé d’environ quatre ans, ont immigré au Canada, trouvant domicile près de Niagara. Patrick y a trouvé un emploi et a économisé ce qu’il pouvait afin de pouvoir envoyer de l’argent à ses deux filles, laissées chez son frère en Irlande. Leur oncle était probablement nommé William O’Connor. L’argent qu’il voulait leur envoyer et qui était destiné à les faire venir au Canada a pourtant scellé le destin de Patrick et Mary. Ils ont été cruellement assassinés par une brute qui voulait voler l’argent. Leur seul garçon, par la Providence, a réussi à échapper miraculeusement au destin de ses parents. Le jeune enfant, maintenant devenu adulte, habite cette ville et souhaite ardemment obtenir de l’information au sujet de ses sœurs, qui répondent aux noms chrétiens de Margaret et de Bridget, ou d’Elizabeth, afin qu’il puisse les recontacter. Patrick, le père, a vécu sur le grand domaine terrien du Major Mahon. » Ayant réussi « à échapper miraculeusement » à la mort, John O’Connor voulait trouver réconfort en recherchant ses sœurs laissées en Irlande. Il n’est pas clair s’ils ont pu être réunis un jour.
À la poursuite de l’assassin
L’assassinat du Major Denis Mahon, le 2 novembre 1847, a été couvert dans la presse internationale de l’époque et a causé bien des remous au grand domaine terrien de Strokestown. Plusieurs personnes ont été arrêtés et ont subi un procès. Deux d’entre elles ont été pendues pour meurtre. Cependant, celui suspecté comme le leader du clan meurtrier, Andrew Connor, n’a jamais été attrapé. En 1849, le fugitif Connor a fait face à une traque au Canada. Le vice-inspecteur Makeney (10 août 1849) le décrivait ainsi : « c’est un type fort de caractère et intempestif, qui parle doucement et avec facilité, qui est vif d’esprit et perspicace, qui sait lire, écrire et qui paraît intelligent. » Le 18 juillet, Connor est vu à Montréal par un délateur, John Kearney, qui avait demandé qu’on l’arrête sur-le-champ. Connor a pourtant réussi à fuir en se dirigeant vers Port Robinson, au Canal Welland. Le 10 août 1849, Edward Wheeler, Superintendant de la Police, a écrit que « Andrew Connor, ouvrier ici », a réussi à fuir les autorités. « Ses deux frères Martin et John Connor habitent toujours à Port Robinson ». « Je vais garder l’oeil ouvert et si jamais il revient, je vous fournirai immédiatement toute information pouvant mener à son arrestation. »
Pourquoi Andrew Connor a-t-il choisi de s’établir à Port Robinson et à y travailler comme ouvrier au Canal Welland, avec ses frères? Probablement parce que ses compatriotes immigrants, partis de Strokestown, s’y étaient établis et qu’il pouvait y trouver soutien et abri pour se cacher. Les travaux pour l’élargissement du Canal Welland y avait attiré de nombreux ouvriers irlandais, en provenance de Cork et de la province du Connaught ; des ouvriers qui se disputaient régulièrement dans les années 1840. Les frictions religieuses étaient aussi bien réelles dans cette région de l’Ontario où Irlandais catholiques et Irlandais protestants pouvaient en venir aux coups, notamment à la « Bataille de Slabtown » le 12 juillet 1849, qui fit deux victimes. Dans cette région où la loi et l’ordre étaient difficiles à appliquer, Andrew Connor a pensé pouvoir se rendre invisible aux autorités. Dans le trajet qui l’a mené de Montréal à Port Robinson, il a été capable d’échapper à la police en se terrant chez des amis irlandais. Les missives du Dublin Castle, du bureau gouvernemental de Montréal, de Port Robinson, ou du bureau du shérif de Niagara font toutes état de l’impossibilité d’arrêter Andrew Connor. En somme, le meurtrier de Strokestown a toujours pu devancer les autorités. Après avoir été aperçu un jour à Port Robinson, il ne laissera plus aucune trace. Il n’a jamais été arrêté.
Lettres provenant de la National Archives of Ireland, archives de crimes, Roscommon, 1849, documentant la chasse à l’homme pour trouver l’assassin présumé du Major Denis Mahon, Andrew Connor.
Je vous informe que j’ai vu Andrew Connor, 14 jours après mon arrivée à Montréal. Il a une maison ici et semble y vivre. Il dépense beaucoup d’argent et il est un petit homme trapu…
Je vous demande de me dire ce que je dois faire maintenant, après avoir dépensé beaucoup d’argent à le traquer et à garder un oeil sur lui – J’ai parlé à Monsieur Flynn à ce sujet et il m’a dit que si vous ordonniez son arrestation, celle-ci pourrait être réalité rapidement.
Il m’a dit qu’il était un soldat qui a déserté l’armée après lui ayant donnée 12 ou 13 ans de sa vie, mais je suis assez certain de qui il est vraiment. »
« Il vit actuellement à Burlington et semble-t-il qu’il est mieux qu’il y a deux ans. J’ai refusé l’offre de recevoir 11 dollars pour continuer de le traquer et j’espère que c’est correct pour vous.
Je reste votre humble serviteur John Kearney.
P.S. Merci de bien vouloir envoyer votre instruction au Chef de la police, Monsieur Flynn, le plus rapidement possible, ne sachant pas combien de temps cet homme restera là. Je continue de visiter la station de police à tous les jours et je continuerai de le faire jusqu’au moment où vous ordonnerez son arrestation.
« Bureau gouvernemental
Montréal, 18 août 1849
Monsieur,
Le Gouverneur-Général me demande de vous informer du résultat de l’enquête en vue de trouver un dénommé Andrew Connor, tel que décrit dans votre lettre du 29 mars dernier et étant soupçonné d’implication dans le meurtre du Major Denis Mahon, assassiné au mois d’octobre 1847 dans le comté de Roscommon. Nous en profitons pour dire que le délai encouru pour vous communiquer cette information est dû au fait que les instructions délivrées par le Gouverneur-Général ne se sont, semble-t-il, jamais rendues à destination,
J. Redington, Esq
Dublin Castle »
National Archives, archives de crimes, Roscommon, 1849. Lettre au Bureau gouvernemental de Montréal, du Dublin Castle, 18 août 1849. Page 2
« J’ai l’honneur de vous envoyer ici une lettre du Vice-Shérif du District de Niagara, disant que Connor se trouverait présentement près de New York, mais qu’on s’attend à ce qu’il revienne à Port Robinson.
En tout honneur,
Sir,
Votre dévoué et humble serviteur. »
National Archives, archives de crimes, Roscommon, 1849. Copie d’une lettre du Bureau du Shérif, Niagara, 13 août 1849.
« Copie.
Bureau du Shérif.
Niagara, 13 août 1849
En l’absence du shérif présentement, j’accuse réception de votre lettre du 29 … et vous confirme qu’il s’agit de la seule lettre reçue à ce sujet. Tout de suite après réception, nous avons entrepris des démarches pour accumuler de l’information en toute discrétion. Vous pourrez lire le résultat de l’enquête présente dans la lettre jointe ici du Superintendant de la police, qui habite Port Robinson.
En discutant avec lui, le superintendant est certain qu’il reviendra bientôt. S’il revient, nous l’arrêterons.
Signé L.W. Mercer, Vice-Shérif »
National Archives, archives de crimes, Roscommon, 1849.
Lettre de Edward Wheeler, Superintendant de la police, Canal Welland, 10 août 1849.
« Port Robinson
10 août 1849
Mon cher monsieur,
Andrew Connor est un ouvrier ici, qui répond au nom et à la description faite il y a quelques jours par Copeland. Il a quitté Port Robinson il y a environ six semaines et il est maintenant aux alentours de New York.
Ses deux frères Martin et John Connor habitent toujours à Port Robinson. Je vais garder l’oeil ouvert et si jamais il revient, je vous fournirai immédiatement toute information pouvant mener à son arrestation – J’aurais aimé détenir ces renseignements il y a six semaines.
J’ai l’honneur,
Edward Wheeler
Superintendant de la police
Canal Welland »
Le professeur Mark McGowan rappelle l’histoire de la chasse à l’homme entreprise pour trouver Andrew Connor, l’assassin du Major Denis Mahon, depuis Strokestown en Irlande jusqu’à Port Robinson, au Canal Welland en Ontario.
« Souvenez-vous de votre âme et de votre liberté »
Les orphelins de Strokestown n’ont pas tous souffert de la même façon. Certains ont pu refaire leur vie. Par exemple, les frères Patrick (12 ans) et Thomas (6 ans) Quinn, tous deux orphelins, ont été adoptés par des familles canadiennes-françaises après leur arrivée à Grosse-Île en 1847. Ils ont reçu une bonne éducation, sont entrés au Séminaire et ont servi dans des congrégations catholiques irlandaises et canadiennes-françaises. Plusieurs décennies après son adoption, Thomas Quinn combattra la Règlement 17 de l’Ontario (adopté en 1912) qui restreignait l’usage du français dans les écoles primaires de la province. Le 25 juin 1912, le Père Quinn participera au tout « Premier Congrès de la langue française au Canada », à l’Université Laval à Québec, faisant front commun avec les Franco-Ontariens. S’adressant en français, il a parlé de sa vie et du fait d’avoir été adopté, alors « Orphelin de Grosse-Île », quelque soixante-six ans plus tôt :
« C’était en 1847. Une famine … menaçait le peuple irlandais d’une extermination complète. Le spectacle le plus étonnant n’était pas de voir mourir les gens, mais de les voir vivre, tant la détresse était grande… échappant miraculeusement à la mort, (ils) prirent le chemin de l’exil. Spectres ambulants, ils s’en allèrent, en pleurant, demander l’hospitalité à des pays plus fortunés. … Je m’en souviens encore, l’un de ces admirables ecclésiastiques nous conduisit au chevet de mon père mourant. En nous apercevant, ce dernier, d’une voix défaillante, nous redit le vieil adage irlandais : Remember your soul and your liberty. Souvenez-vous de votre âme et de votre liberté… »
Honorant le voeu de son père mourant, le Père Quinn a tenu, soixante-six après, à garantir le voeu de liberté des Franco-Ontariens. On n’a encore jamais pu retrouver aucun autre témoignage écrit d’un rescapé immigrant de Strokestown. Le témoignage de Père Quinn, témoin oculaire de l’époque, est le seul ayant pu être retrouvé.
La liste des émigrants de Strokestown Park (1847) et le patrimoine laissé par Thomas Quinn, orphelin de la Famine